Elles sont enseignantes, infirmières ou secrétaires. Elles sont en retraite ou elles ont délibérément abandonné leur emploi pour se consacrer à une mission de sauvegarde et de promotion d’un patrimoine. Beaucoup travaillent bénévolement et, pour certaines, elles tiennent à garder l’anonymat.

Dans une conjoncture où tout est étalonné par l’argent dont l’origine est bien souvent douteuse, apparaît une catégorie de femmes animées par le volonté de faire revivre un capital culturel, culinaire, agricole ou artisanal dont l’intérêt a décliné avec la confusion et la pollution politiques que vit la Kabylie depuis une quinzaine d’années.
Qu’est-ce qui fait revivre ce sentiment de ferveur et ce devoir de transmission chez des femmes en fin de parcours professionnel alors que tout autour les “discussions intellectuelles” et les actions de bon nombre d’universitaires sont vampirisées par les polémiques et l’obsession de l’argent-roi ?
Aller à contre-courant d’une crise morale qui a tout enseveli, revenir aux vertus qui ont précédé et suivi le printemps amazigh par une production besogneuse et désintéressée a de quoi surprendre.
Elle a choisi le pseudonyme de Thala pour enregistrer à compte d’auteur des poèmes et des comptines où sont chantés avec une voix juste et bien posée tous les thèmes de la vie kabyle : l’enfance, l’exil, la fête, le courage et le devoir de solidarité envers les anciens… L’interprète a choisi de se faire accompagner par un flûte et un discret amendayer. Entre les contraintes d’agenda de musiciens pris par d’autres engagements, l’indisponibilité des studios que pour des raisons de coût, il fallait occuper aux heures de moindre fréquentation, la sortie du CD a nécessité plus de trois mois. Le résultat est souverainement accompli. L’implication est totale et cela se ressent à l’écoute. Le chant est proposé – et entendu – ici comme le souvenir d’un vécu dense et précieux. Il y a quelque chose de Taos Amrouche dans ce travail.
Vouloir coûte que coûte et par le seul élan du cœur faire revivre la voix des mères de nos mères pour redonner aux âmes et aux rêves leur fonction de mémoire nourricière est une entreprise qui, au-delà de son esthétique, inspire respect. Ce que ne font plus les artistes officiels et, hélas, de moins en moins les associations, est réhabilité par des femmes sans responsabilités ni moyens.
À Fréha, une autre enseignante, lasse de voir des plats à base farineux frelatés envahir les assiettes de ses enfants, décide d’arrêter son travail, d’entamer une formation auprès des anciennes qui ont fabriqué les différentes variétés de couscous et de demander un prêt pour s’équiper, produire et conditionner le précieux aliment dans des normes de propreté et de préservation des propriétés gustatives et nutritives conformes aux recommandations de la santé publique.
Au bout d’une année, le petit local s’élargit et désormais ce sont six femmes qui roulent et mettent en sachet le couscous de blé et d’orge avec des étiquettes portant la date de fabrication et celle de la péremption. Les mères de famille ne s’y sont pas trompées : le bouche à oreille a parfaitement fonctionné et la production peine à répondre à la demande. Une autre femme, employée municipale, cliente de cette petite entreprise, projette de se greffer sur son succès et de se lancer dans la fabrication de sauces couscous prête à consommer, préparée à partir de légumes et condiments du terroir.
Aux Ouadhias une autre femme, couturière à domicile, se prépare à s’inviter à l’occasion des fêtes de fin d’année scolaire pour offrir avec les prix officiels deux ou trois robes aux jeunes collégiennes et lycéennes afin qu’elles apprennent à les porter non plus comme un gadget folklorique mais comme un acte social qui habille son espace et accompagne une vie professionnelle. “Le hidjab n’est ni plus esthétique ni plus légitime que nos robes”, assure l’ancienne infirmière.
Il est trop tôt pour dire si ce sursaut perdurera et si les pratiques, actes et objets qui l’expriment seront repris par d’autres jeunes (filles ou garçons) pour en faire un mode opératoire social et culturel qui peut faire pièce à la culture de l’invective ou du mimétisme qui polluent et brouillent le combat d’une génération qui a défait le parti unique par ce qu’elle a su rendre les citoyens fiers de leurs héritages.
Il reste une évidence : face à la démission des acteurs supposés veiller à produire et argumenter par la raison et pour la solidarité, ce sont les femmes qui, une fois de plus, ont sonné l’alerte et engager la bataille. De la plus belle des manières : produire.
À suivre
R. O.
(*) Universitaire

Dans une conjoncture où tout est étalonné par l’argent dont l’origine est bien souvent douteuse, apparaît une catégorie de femmes animées par le volonté de faire revivre un capital culturel, culinaire, agricole ou artisanal dont l’intérêt a décliné avec la confusion et la pollution politiques que vit la Kabylie depuis une quinzaine d’années.
Qu’est-ce qui fait revivre ce sentiment de ferveur et ce devoir de transmission chez des femmes en fin de parcours professionnel alors que tout autour les “discussions intellectuelles” et les actions de bon nombre d’universitaires sont vampirisées par les polémiques et l’obsession de l’argent-roi ?
Aller à contre-courant d’une crise morale qui a tout enseveli, revenir aux vertus qui ont précédé et suivi le printemps amazigh par une production besogneuse et désintéressée a de quoi surprendre.
Elle a choisi le pseudonyme de Thala pour enregistrer à compte d’auteur des poèmes et des comptines où sont chantés avec une voix juste et bien posée tous les thèmes de la vie kabyle : l’enfance, l’exil, la fête, le courage et le devoir de solidarité envers les anciens… L’interprète a choisi de se faire accompagner par un flûte et un discret amendayer. Entre les contraintes d’agenda de musiciens pris par d’autres engagements, l’indisponibilité des studios que pour des raisons de coût, il fallait occuper aux heures de moindre fréquentation, la sortie du CD a nécessité plus de trois mois. Le résultat est souverainement accompli. L’implication est totale et cela se ressent à l’écoute. Le chant est proposé – et entendu – ici comme le souvenir d’un vécu dense et précieux. Il y a quelque chose de Taos Amrouche dans ce travail.
Vouloir coûte que coûte et par le seul élan du cœur faire revivre la voix des mères de nos mères pour redonner aux âmes et aux rêves leur fonction de mémoire nourricière est une entreprise qui, au-delà de son esthétique, inspire respect. Ce que ne font plus les artistes officiels et, hélas, de moins en moins les associations, est réhabilité par des femmes sans responsabilités ni moyens.
À Fréha, une autre enseignante, lasse de voir des plats à base farineux frelatés envahir les assiettes de ses enfants, décide d’arrêter son travail, d’entamer une formation auprès des anciennes qui ont fabriqué les différentes variétés de couscous et de demander un prêt pour s’équiper, produire et conditionner le précieux aliment dans des normes de propreté et de préservation des propriétés gustatives et nutritives conformes aux recommandations de la santé publique.
Au bout d’une année, le petit local s’élargit et désormais ce sont six femmes qui roulent et mettent en sachet le couscous de blé et d’orge avec des étiquettes portant la date de fabrication et celle de la péremption. Les mères de famille ne s’y sont pas trompées : le bouche à oreille a parfaitement fonctionné et la production peine à répondre à la demande. Une autre femme, employée municipale, cliente de cette petite entreprise, projette de se greffer sur son succès et de se lancer dans la fabrication de sauces couscous prête à consommer, préparée à partir de légumes et condiments du terroir.
Aux Ouadhias une autre femme, couturière à domicile, se prépare à s’inviter à l’occasion des fêtes de fin d’année scolaire pour offrir avec les prix officiels deux ou trois robes aux jeunes collégiennes et lycéennes afin qu’elles apprennent à les porter non plus comme un gadget folklorique mais comme un acte social qui habille son espace et accompagne une vie professionnelle. “Le hidjab n’est ni plus esthétique ni plus légitime que nos robes”, assure l’ancienne infirmière.
Il est trop tôt pour dire si ce sursaut perdurera et si les pratiques, actes et objets qui l’expriment seront repris par d’autres jeunes (filles ou garçons) pour en faire un mode opératoire social et culturel qui peut faire pièce à la culture de l’invective ou du mimétisme qui polluent et brouillent le combat d’une génération qui a défait le parti unique par ce qu’elle a su rendre les citoyens fiers de leurs héritages.
Il reste une évidence : face à la démission des acteurs supposés veiller à produire et argumenter par la raison et pour la solidarité, ce sont les femmes qui, une fois de plus, ont sonné l’alerte et engager la bataille. De la plus belle des manières : produire.
À suivre
R. O.
(*) Universitaire
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